Gingelys : chapitre 5 et patriarcat - pourquoi je n'ai pas voulu choisir un seul modèle explicatif ?
Le chapitre 5 (le conseil) dans Gingelys fut le chapitre le plus compliqué à rédiger. C'est aussi le plus long du roman, que j'ai dû remanier maintes fois pour obtenir quelque chose qui me semblait cohérent.
Il y aura quelques petits spoilers dans cet article donc si vous n'avez pas encore lu le livre, je vous recommande de le faire avant.
Quand bien même je traite de nombreux sujets liés au féminisme dans cette œuvre, je ne suis pas sûr d'être un féministe ayant une connaissance étendue des sujets et des combats qui sont menés. Le chapitre en question se base sur des études et des théories qui sont discutées dans le monde féministe, mais j'y ajoute une petite touche de moi-même, que ce soit pour orienter le récit, ou mettre en avant la façon dont j'ai compris les choses.
Le chapitre 5 est réellement fondateur dans l'ouvrage car il permet de déconstruire les origines du patriarcat en essayant de trouver les causes qui auraient pu mener à la séparation entre les hommes et les femmes. C'est le dialogue entre Diarté (la cheffe des Molwins) et Caelith (la mère de Liana) qui permet de raconter l'histoire des Molwins, comment elles se sont affranchies du patriarcat il y a très longtemps.
Le ton de Diarté est un peu professoral mais je voyais difficilement comment faire cela autrement. L'intrigue sert à arriver à ce moment (Caelith va rendre visite à Diarté un soir), qui devient un échange sur le patriarcat.
Caelith ne semble pas trop concernée au début, car elle n'a jamais énormément pensé à ce sujet, là où Diarté est dans une grande phase de réflexion et de doutes depuis un moment.
La toute première version de cet échange était beaucoup plus courte et surtout beaucoup plus maladroite. Je ne traitais quasiment que de la théorie naturaliste, en occultant les autres. Rapidement, j'ai souhaité intégrer 3 théories dans mon ouvrage et ne pas les considérer comme des modèles isolés, mais bien comme des modèles qui pourraient se croiser.
Voici l'explication de ces 3 théories et des problématiques qu'elles rencontrent en tant que théories uniques.
La théorie évolutionniste
Cette théorie propulsée à l'époque par Herbert Spencer date du XIXème siècle. L’homme est plus fort que la femme par nature (ce qui effectivement a été prouvé au niveau biologique, notamment les fibres musculaires qui se développent plus facilement grâce à la testostérone, entre autres facteurs.
On peut citer par exemple les articles suivants :
https://pubmed.ncbi.nlm.nih.gov/38525275/
https://pubmed.ncbi.nlm.nih.gov/38385696/
Attention, il faut bien comprendre que c'est une efficacité musculaire de base, le muscle masculin est plus efficace qu'un muscle féminin, ça ne veut donc pas dire que tous les hommes sont plus forts que les femmes.
Donc naturellement selon la simple théorie de Spencer, c'est l'homme qui fait les tâches dehors, les plus rudes physiquement et la femme est dans le foyer. Cette théorie est vieillie, très contestée aujourd’hui grâce à de nombreux exemple anthropologiques et ethnologiques qui montrent le contraire dans de nombreuses cultures.
On peut par exemple citer les sociétés matrilinéaires (héritage et filiation par la mère) telles que les Minangkabau (Indonésie), Mosuo ou Moso (Chine), Akan (Afrique de l'Ouest).
Aussi des sociétés à pouvoir féminin réel (pas simplement symbolique) telles que les Iroquois (Haudenosaunee) ou les Khasi (Inde).
Aussi, différentes études montrent que 90% de la capacité à nourrir une communauté à la préhistoire tenait à la cueillette qui ne nécessite pas autant d'énergie que la chasse. La chasse masculine liée à la force est loin d'être centrale.
Plus on avance, et plus on remarque que dans ces conditions, le patriarcat aurait dû arriver beaucoup plus tôt qu'il ne semble être apparu réellement, notamment avec :
- la sédentarisation
- la propriété privée
- l'accumulation (la thésaurisation)
- l'héritage
- les guerres organisées
Spencer a vécu à une époque victorienne où selon lui l'aboutissement de la société moderne est la société de son époque. C'était l'idéal à atteindre qui avait été atteint. Cela donne un point de vue très colonial au raisonnement, difficile à soutenir correctement aujourd'hui. En effet, les sociétés ne progressent pas vers un modèle unique, un idéal. Elles s'adaptent localement en fonction de nombreuses contraintes (écologiques, techniques et symboliques).
Claude Lévi-Strauss résumait cela : "Les sociétés dites primitives ne sont pas en retard, elles sont ailleurs."
C'est pourquoi je glisse vers un patriarcat depuis une base matrilinéaire via le contrôle des femmes et de la reproduction.
Patriarcat via le contrôle des femmes
Plus j'avançais dans mon écriture, et plus il me semblait effectivement logique que l'arrivée de la propriété privée a amené le patriarcat. Mais plus que regarder le problème selon un seul axe, j'ai choisi de mélanger les différentes théories. Peut être qu'elles sont toutes liées et qu'il faut comprendre les origines du patriarcat comme multifactoriel.
Plusieurs ouvrages documentent très bien la théorie du contrôle des naissances :
Gerda Lerner − The Creation of Patriarchy – Oxford University Press, U.S.A − ISBN 978-0195051858 – 1987 Masculine Féminine I − Françoise Héritier – Odile Jacob – ISBN 978-2738120403 − 2008 Masculine Féminine II − Françoise Héritier – Odile Jacob – ISBN 978-2738120410 − 2008
En 1986, Lerner pose une thèse radicale pour l'époque :
le patriarcat n’est pas naturel, il est historiquement construit, et son noyau dur est le contrôle de la reproduction féminine.
La femme apparait comme ressource reproductive, elles sont échangées pour des mariages, des alliances, la sexualité est surveillée.
En fait, le patriarcat apparait quand, la paternité devient un enjeu social plus important que la maternité (qui, elle, est toujours certaine).
C'est à ce moment que :
- virginité
- fidélité
- honneur
- cloisonnement des femmes
deviennent des institutions, pas des mœurs.
Les femmes ne sont pas seulement dominées, elles sont intégrées au système :
- mères transmettant les normes
- femmes dominant d’autres femmes
- valorisation de la “bonne épouse”, de la “bonne mère”
Le patriarcat ne tient pas uniquement par la violence, mais par l’intériorisation.
Françoise Héritier apporte une couche anthropologique et structurale, moins historique que Lerner, mais redoutablement cohérente. Selon elle, dans toutes les sociétés connues, le masculin est symboliquement survalorisé par rapport au féminin. Pas toujours par la force, mais par le sens.
Elle montre un paradoxe fondamental. Les femmes donnent la vie, produisent les deux sexes et assurent la reproduction sociale. Et pourtant, elles sont symboliquement subordonnées. Cette contradiction produit une angoisse masculine fondamentale : comment contrôler ce qui nous dépasse biologiquement ?
Donc, le patriarcat serait une réponse symbolique à une asymétrie biologique irréversible.
Ensuite, le patriarcat apparait comme un système symbolique avant d’être économique.
Selon Héritier :
- la domination masculine n’est pas toujours rentable
- elle est parfois coûteuse
- mais elle est symboliquement stabilisante
-> le patriarcat persiste même quand il n’est plus “utile”.
Mais cette théorie a aussi quelques lacunes :
- le risque de l’universalisation masquée (toutes les sociétés ne sont pas sensibles au patriarcat de la même manière)
- le risque du monocausal (tout expliquer par la reproduction) -> ce que je disais, les origines sont probablement multi factorielles.
- un angle mort : le contrôle des hommes par le patriarcat (sacrifice masculin, fabrication de la virilité, guerre, mort)
Cette théorie, bien que très solide actuellement possède encore quelques zones d'ombre. Elle explique très bien comment le patriarcat s'est installé, mais moins bien pourquoi il refuse de mourir aujourd'hui.
On arrive donc à la troisième théorie présentée dans l'ouvrage.
Théorie matérialiste / socio économique
Enfin, la théorie matérialiste / socio-économique (le patriarcat est un système d’exploitation économique créé par l’homme) : la femme est vue comme une ressource économique et le travail domestique est vu comme gratuit.
On peut citer ces différents ouvrages, même s'ils ne composent qu'une petite partie d'un corpus documentaire à ce sujet :
L’Exploitation Domestique – Christine Delphy – Syllepse − ISBN 978-2849507384 − 2019 Sexe, Race et Pratique du Pouvoir – Colette Guillaumin − Éditions iXe – ISBN 979-1090062313 – 1992 réédité 2016 Nicole Claude Mathieu (synthèse de textes) : https://shs.cairn.info/revue-cahiers-du-genre-2011-1-page-193?lang=fr
Dans ce système, Les femmes ne sont pas “moins payées” : elles sont structurellement non payées. Dans ces conditions, le patriarcat devient mesurable, chiffrable, comptable. Très matérialiste, au final.
Guillaumin va encore un peu plus loin : les femmes ne vendent pas leur force de travail, elles sont appropriées. Par le mariage, les normes juridiques, disponibilité corporelle, hétérosexualité obligatoire. Le parallèle avec l’esclavage (conceptuel, pas moral) est volontairement provocateur.
Cette théorie explique bien pourquoi le travail des femmes est dévalorisé, pourquoi le patriarcat s'adapte bien au capitalisme, pourquoi les hommes ont des intérêts dans le système (même les hommes dominés économiquement, bénéficient du travail gratuit féminin).
Mais elle n'explique pas tout. Elle explique mal le côté symbolique du patriarcat. Elle suppose un patriarcat tout à fait rationnel, économique. Elle a du mal à expliquer sa persistance hors du travail (sexualité, famille, pourquoi le désir est genré, pourquoi la domination est érotisée). Et aussi, elle n'explique pas le cas des sociétés non capitalistes.
Donc voilà ! ce n'est pas simple et j'ai tenté en quelques pages d'expliquer la révolte des femmes dans Gingelys. Je pourrai faire un roman entier que sur ces aspects. Cependant, j'espère qu'avoir gratté la surface de ces théories dans un récit de fiction permettra de faire comprendre des mécanismes assez complexes de manière (un peu) ludique. Je vous encourage à faire des recherches complémentaires, car cette article lui aussi n'est pas 100% exhaustif.